Alors que les tueries de civils s’enchaînent dans le territoire de Lubero, un silence assourdissant règne au niveau national. En dix jours seulement, plus de cent personnes, principalement des femmes et des enfants, ont été massacrées par les ADF dans plusieurs localités. L’attaque la plus meurtrière de ces derniers jours reste celle de Biambwe, où 29 civils ont péri, certains brûlés vifs dans un hôpital. En septembre déjà, près d’une soixantaine d’habitants avaient été tués dans la même zone par les mêmes assaillants. Pour les populations du Nord-Kivu, ce cycle de violence semble se normaliser, au point de ne plus susciter l’émoi des institutions nationales.
Ce qui choque davantage, soulignent plusieurs acteurs locaux, c’est l’absence totale de réaction du pouvoir central. Aucun message de compassion, aucune instruction publique, aucune décision urgente n’a été annoncée alors que des villages entiers sont frappés nuit après nuit. Cette inertie contraste avec d’autres situations où les autorités se mobilisent immédiatement. L’éboulement meurtrier survenu dans le Lualaba a vu une délégation nationale dépêchée sur place quelques heures seulement après le drame. Mais au Nord-Kivu, malgré des dizaines de massacres successifs, l’État semble n’opposer que le silence.
Pour de nombreux observateurs, cette différence de traitement s’explique par la nature des menaces. Le gouvernement apparaît plus préoccupé par la crise du M23, qui représente un danger politique et militaire direct, que par les ADF, pourtant auteurs des massacres les plus atroces dans la région. « Tant que les ADF ne menaceront pas le régime, ils peuvent tuer comme ils veulent, Kinshasa ne bougera pas », estiment certains analystes. Une perception qui alimente un sentiment profond d’abandon chez les habitants du Nord-Kivu et de l’Ituri, où l’on a l’impression que la mort de civils n’émeut plus personne au sommet de l’État.
Dans ces provinces déchirées par des années de violences, les populations exigent un changement radical d’approche. Elles appellent le gouvernement à rompre avec cette omerta nationale, à reconnaître publiquement l’ampleur de la tragédie et à mettre en œuvre une stratégie de protection adaptée aux réalités du terrain. Car au-delà des chiffres effroyables, ce sont des familles entières, des communautés entières qui sont anéanties dans l’indifférence générale. Et pour beaucoup, ce silence est devenu la blessure la plus insupportable.
Dans plusieurs milieux de la société civile, une inquiétude grandissante s’installe : celle de voir l’Est du pays sombrer dans une forme d’invisibilisation institutionnelle, où seuls les drames jugés politiquement sensibles retiennent l’attention de la capitale. Les acteurs locaux rappellent pourtant que la persistance des massacres ADF nourrit un sentiment de trahison nationale et fragilise davantage la cohésion déjà précaire entre l’État et ses citoyens. Ils redoutent que cette indifférence apparente ne devienne un terreau fertile pour la radicalisation, la méfiance envers les institutions et la résurgence de groupes d’autodéfense incontrôlables. À Lubero comme ailleurs, une seule demande revient : que l’État se comporte comme un État, avant qu’il ne soit trop tard.








