Tribune 1 de Maître RAMAZANI SHABANI NUUR.
Dans toute guerre, il existe une évidence simple : lorsque les combats sont violents, il est rare de traverser le champ de bataille sans en porter les cicatrices.
Lorsqu’un combattant participe à toutes les batailles mais semble être le seul à ne jamais subir de représailles, il devient alors logique de se demander s’il s’agit simplement d’un bénéficiaire d’un improbable monopole de chance, d’un déserteur habile ou d’une trahison savamment dissimulée.
Deux hypothèses seulement s’imposent : soit il bénéficie d’une chance exceptionnelle, soit il ne se trouve pas réellement dans le camp qu’il prétend défendre.
Cette interrogation mérite aujourd’hui d’être posée à propos d’une formation politique congolaise qui se présente comme l’incarnation de la résistance : LAMUKA.
Car dans un contexte où la répression politique frappe presque toutes les forces critiques du pouvoir, une question simple s’impose : comment expliquer que certains soient constamment frappés tandis qu’un camp semble bénéficier d’une étrange immunité politique ?
Avant toute chose, rappelons le contexte.
Lors des élections de 2018, Félix Tshisekedi dont le parcours politique s’inscrit dans l’héritage familial (fils d’un haut dignitaire du régime dictatorial de Mobutu) fut proclamé Président de la République démocratique du Congo et investi le 24 janvier 2019.
Son accession au pouvoir intervint dans des conditions singulières, marquées par un transfert pacifique du pouvoir de son prédécesseur Joseph Kabila Kabange, lequel disposait pourtant encore d’importants leviers politiques et sécuritaires susceptibles de lui permettre de s’y maintenir au-delà de son mandat.
Au début de son règne, un accord fut conclu entre les deux camps. Il aboutit à la formation d’une coalition politique dite FCC-CACH censée produire un métissage entre l’expérience de gestion du régime précédent et la vision proclamée du « Peuple d’abord », présentée comme l’aboutissement de plus de trente-six ans de lutte dans l’opposition.
Il n’est cependant pas inutile de rappeler que cette prétendue lutte de trente-six ans d’opposition reste sujette à débat, dans la mesure où Étienne Tshisekedi, figure tutélaire de cette vision et fondateur de l’UDPS, fut à plusieurs reprises membre de gouvernements sous le régime du maréchal Mobutu.
Quelques mois seulement après la mise en place de cette coalition, les premières fissures apparurent.
D’abord par la censure répétée et difficilement justifiable de personnalités proposées par le FCC pour les postes qui lui revenaient. Ensuite par des campagnes de désinformation visant à diaboliser particulièrement l’ancien président de la République, alimentées par certains militants de l’UDPS. On se souvient notamment de l’affaire du prétendu salaire de Joseph Kabila.
S’ensuivirent des actes répétés d’humiliation à l’égard des dirigeants issus du FCC, puis un renversement progressif de la majorité parlementaire, obtenu à coups de pressions politiques, de chantage et de corruption. Tout cela conduisit finalement à la dissolution de la coalition qui avait pourtant suscité l’espoir d’une large partie de la population.
Après cette rupture, une véritable chasse aux sorcières contre les opposants s’installa.
Plusieurs figures politiques furent arrêtées : le pasteur Ngoy Mulunda, Barnabé Milinganyo, Henri Magie, Jean-Marc KABUND et bien d’autres alors que Claudel LUBAYA et nombre d’acteurs politiques furent forcés à l’exil. Mois après mois, Félix Tshisekedi pourtant issu d’une longue opposition devint méconnaissable.
Le pouvoir semblait désormais lui monter à la tête, aucune limite dans l’élimination politique de ses adversaires ne semblait s’établir.
Le cas de Chérubin Okende, retrouvé mort en juillet 2023 dans des circonstances qui restent à ce jour non élucidées, a particulièrement marqué l’opinion publique. Avant lui, le général Delphin Kahimbi avait été retrouvé mort dans sa résidence en février 2020.
Seth Kikuni fut arrêté. Joseph Kabila et Moïse KATUMBI furent poussés à l’exil.
De nombreuses personnalités civiles, politiques et sécuritaires connurent le même sort : la mort, la prison ou l’exil.
Chaque jour, la répression s’intensifie, et les opposants continuent d’en payer le prix face à une dérive autoritaire qui ne laisse à beaucoup d’entre eux d’autre choix que la résistance.
Mais un fait intrigue !
Toutes les organisations politiques sont frappées par cette répression, sauf une : LAMUKA.
Qu’il s’agisse du LGD de l’ancien Premier ministre Matata Ponyo qui lui-même a été condamné, de PISTE pour l’Emergence de Seth Kikuni, de l’ENVOL de Delly Sesanga, du MLP de Franck Diongo, de UDA Originelle de Claudel LUBAYA ou encore du parti politique de Jean-Claude Mvuemba, toutes ces organisations ont subi arrestations, enlèvements, exil ou persécutions de ses hauts cadres.
Mais LAMUKA, malgré des années de répression politique en RDC, semble échapper à ces pratiques.
Ni prison, ni disparition d’un membre, ni exil.
Certains évoquent quelques manifestations réprimées. Mais il faut se méfier des répressions de façade qui peuvent parfois servir davantage de diversion que de véritable affrontement politique. Faut-il pour autant souhaiter la répression contre LAMUKA ?
Bien sûr que non.
Il ne s’agit nullement de banaliser les violations des libertés. Mais il est légitime d’alerter l’attention du peuple congolais. Car il arrive parfois que celui qui se présente comme le soldat du peuple soit en réalité celui qui transmet les plans du peuple à l’ennemi, la taupe inimaginable.
C’est ainsi qu’il est tout à fait légitime d’inviter la communauté à s’interroger sur certaines incohérences.
Car l’histoire politique nous enseigne que les plus grandes infiltrations ne se font pas toujours par la force, mais parfois par la dissimulation.
Pour mieux comprendre cette interrogation, revenons sur quelques faits récents.
- Les élections de 2023
À l’approche des élections générales du 20 décembre 2023, largement critiquées par plusieurs missions d’observation pour leurs irrégularités logistiques et organisationnelles, LAMUKA avait initialement adopté une position politique forte : dénoncer les dérives du processus électoral et refuser d’y participer afin de ne pas cautionner ces irrégularités.
J’ai personnellement participé aux discussions politiques qui ont conduit à cette position au nom de mon parti, PISTE POUR L’EMERGENCE. Nos candidats députés avaient donc décidé de ne pas déposer leurs candidatures.
Cette stratégie fragilisait considérablement la candidature du président sortant Félix Tshisekedi et faisait de Moïse Katumbi le principal challenger.
Mais alors que le régime semblait politiquement affaibli, LAMUKA décida finalement de revenir dans la course présidentielle sans que les revendications formulées n’aient reçu de réponses satisfaisantes.
Cette décision eut pour conséquence de fragmenter davantage l’opposition.
- Le débat sur la révision constitutionnelle
Récemment, lorsque le débat sur une éventuelle révision de la Constitution fut relancé par le pouvoir en place, Martin Fayulu annonça le 27 février que les membres de son organisation politique s’abstiendraient de participer à ce débat pourtant crucial pour l’avenir institutionnel du pays.
- Une déclaration troublante
Quelques jours seulement après cette annonce, le professeur André Mbata, secrétaire permanent de l’Union Sacrée, affirma dans une interview accordée le 5 mars 2026 au magazine Jeune Afrique mener le même combat que Martin Fayulu qui, affirme-t-il, entretient des échanges réguliers avec le Président de la République.
Le communiqué publié le 6 mars 2026 par le secrétaire général de l’ECIDé tenta de relativiser cette déclaration sans toutefois démentir formellement l’existence de ces échanges et de cette coalition.
- Une coïncidence récurrente
Une autre observation mérite d’être relevée.
Chaque fois que le régime semble fragilisé par une dynamique politique de l’opposition, LAMUKA surgit pour orienter son combat non pas contre le pouvoir en place, mais contre d’autres acteurs majeurs de l’opposition.
Joseph Kabila, Moïse Katumbi, Matata Ponyo ou plus récemment Seth Kikuni ont tour à tour été la cible principale de ces attaques politiques.
Or la logique de toute lutte politique reste la conquête du pouvoir.
Il est donc légitime de s’interroger sur la pertinence stratégique d’attaquer prioritairement les adversaires du régime au moment même où celui-ci traverse des périodes de fragilité politique.
Sommes-nous alors en présence d’un soldat sincère de l’opposition ou d’un mécanisme politique plus subtil ?
La question mérite d’être posée.
Car les adversaires les plus redoutables ne sont pas toujours ceux qui attaquent frontalement. Les plus dangereux sont souvent ceux qui prétendent combattre à vos côtés… pendant qu’ils ouvrent discrètement la porte à l’ennemi.
Mais quoi qu’il en soit, le peuple gagne toujours !
Maître RAMAZANI SHABANI NUUR








