La relance en France du procès de l’ancien chef rebelle congolais Roger Lumbala, accusé de complicité de crimes contre l’humanité commis entre 2000 et 2003, crée une onde de choc politique jusque dans les hautes sphères de Kinshasa. Selon plusieurs sources judiciaires, l’ex-député et ex-ministre congolais a demandé à la cour française d’entendre Jean-Pierre Bemba, actuel vice-premier ministre et ministre des Transports ainsi que le général Constant Ndima, ancien gouverneur militaire du Nord-Kivu, en qualité de témoins.
Cette requête, acceptée pour examen, relance des questions sensibles de l’histoire du conflit congolais, à un moment où le gouvernement congolais mène une campagne internationale pour la reconnaissance du Génocost, le génocide du peuple congolais.
Kinshasa, embarrassé par la tournure du procès, aurait pourtant souhaité que la justice congolaise se saisisse de l’affaire Lumbala. L’objectif, selon plusieurs observateurs, était de garder la maîtrise politique du dossier et d’éviter qu’il ne mette en cause des personnalités toujours influentes au sein du pouvoir. Mais la justice française, saisie sur la base du principe de compétence universelle, a rejeté la demande congolaise, confirmant ainsi sa volonté de conduire le procès en toute indépendance. Cette décision ouvre la porte à l’audition de 2 figures majeures de la scène politique et militaire congolaise, une perspective lourde de conséquences diplomatiques pour Kinshasa.
C’est dans ce contexte tendu que l’opposant Seth Kikuni a réagi avec fermeté, dénonçant ce qu’il qualifie de « test de cohérence grandeur nature » pour le président Félix Tshisekedi. Dans une déclaration publiée mercredi dernier, Kikuni estime que la demande d’audition de Bemba et Ndima met directement en jeu la crédibilité du chef de l’État :
« La requête introduite par Roger Lumbala tendant à faire comparaître Jean-Pierre Bemba et Constant Ndima en qualité de témoins dans le cadre de son procès, place le Président Félix Tshisekedi devant une exigence impérative de cohérence», a-t-il affirmé.
« Cette demande intervient à un moment où le gouvernement congolais s’est engagé activement dans une campagne internationale visant à obtenir la reconnaissance officielle du Génocost.», rappelle l’opposant.
Pour Seth Kikuni, le dilemme est clair : ou Félix Tshisekedi soutient l’indépendance de la justice, même au prix d’un embarras politique majeur, ou il tente de protéger Jean-Pierre Bemba, pilier de son gouvernement et partenaire politique clé, au risque de discréditer son combat diplomatique : « Si le Président refuse de céder sur ce dossier, le monde comprendra », se dit-on, insinuant que la transparence sur le passé des anciens chefs de guerre reste une condition essentielle à la crédibilité du pouvoir congolais sur la scène internationale.
En toile de fond, le procès de Roger Lumbala en France ravive les zones d’ombre du conflit qui a déchiré l’Est du pays au début des années 2000. À l’époque, plusieurs territoires où les crimes reprochés ont été commis étaient sous contrôle du Mouvement de Libération du Congo (MLC), dirigé par Jean-Pierre Bemba. Ce dernier avait déjà été jugé par la Cour pénale internationale avant d’être acquitté, mais l’affaire Lumbala risque de réouvrir des plaies anciennes et de fragiliser le fragile équilibre politique du gouvernement actuel.
Pour de nombreux observateurs, cette séquence judiciaire pourrait devenir un moment charnière : un miroir moral dans lequel se reflèteront la sincérité du discours de Félix Tshisekedi sur la justice transitionnelle et sa capacité à dissocier l’État de ses alliances politiques. En attendant, le palais de la Nation retient son souffle : ce dossier, à la croisée du droit et de la politique, pourrait bien redéfinir les rapports de pouvoir à Kinshasa.








