Le 2 octobre 2014 reste une date gravée dans la mémoire collective des habitants de Beni. Ce soir-là, dans les villages de Mukoko et Kokola, un groupe armé surgit dans la nuit, massacrant hommes, femmes et enfants à l’arme blanche. Les autorités de l’époque pointent du doigt les rebelles ougandais de l’ADF-Nalu. Ce fut le début d’un cycle macabre qui, onze ans plus tard, continue d’ensanglanter l’Est de la République démocratique du Congo.
Un bilan humain effroyable
Depuis cette première tuerie, les violences n’ont cessé de se multiplier dans les territoires de Beni, Lubero, Mambasa et Irumu. La société civile de Beni estime qu’en onze ans, plus de 15.000 personnes ont perdu la vie, des milliers d’autres ont été enlevées, tandis que des centaines de villages ont été incendiés. Véhicules brûlés, maisons détruites, familles décimées : le quotidien des populations locales est fait de deuils à répétition et de peur permanente.
« C’est un génocide qui ne dit pas son nom », déplore un militant de la société civile.
Des opérations militaires sans résultat
Pour tenter d’endiguer cette spirale de violence, l’armée congolaise (FARDC) a multiplié les opérations militaires depuis 2014. En novembre 2021, elle a même sollicité l’appui de l’armée ougandaise (UPDF) dans le cadre d’une coopération régionale. Mais, malgré ces efforts, les massacres se poursuivent et les ADF gardent une capacité de nuisance intacte.
Les analystes évoquent un manque de coordination réelle entre les deux armées, la faiblesse chronique de l’appareil sécuritaire congolais, mais aussi l’adaptabilité d’un ennemi mobile, aguerri et enraciné dans les forêts de l’Est. Résultat : la population, censée être protégée, continue de payer un lourd tribut.
Sous la direction de Musa Seka Baluku, l’ADF a opéré une mutation idéologique majeure. L’organisation a prêté allégeance à l’État islamique, qui revendique depuis quelques années les attaques dans la région. Cette affiliation a donné aux ADF une nouvelle visibilité internationale, ainsi que des ressources financières et logistiques supplémentaires, renforçant encore leur capacité de nuisance.
Un silence qui interroge
Si les violences du M23 mobilisent aujourd’hui une grande partie de l’attention du gouvernement Tshisekedi et de la communauté internationale, les tueries attribuées aux ADF semblent reléguées au second plan. Pourtant, elles sont de loin les plus meurtrières.
« Le pouvoir central regarde ailleurs, et la communauté internationale garde un silence assourdissant », accuse un acteur de la société civile de Beni.
D’Eringeti à Oicha, de Mavivi à Kainama, la liste des localités touchées s’allonge d’année en année. Les habitants de l’Est vivent une insécurité devenue quasi permanente. Beaucoup estiment que la RDC est en train d’assister, dans l’indifférence générale, à un drame humanitaire d’une ampleur historique.
Onze ans après le premier massacre de Beni, la question des ADF reste une plaie ouverte au cœur de l’Est congolais. Entre une armée congolaise dépassée, une coopération régionale insuffisante et une communauté internationale silencieuse, les populations civiles demeurent livrées à elles-mêmes. Tant que cette crise ne sera pas traitée avec la même urgence que d’autres conflits plus médiatisés, l’ombre des ADF continuera de planer sur la RDC.








